Ce texte a été écrit suite à la lecture du livre Read Write Own: Building the Next Era of the Internet.
Aujourd’hui, le top 1% des réseaux sociaux concentrent 95% du contenu et le top 1% des moteurs de recherche concentrent 97% recherches et le top 1% des sites e-commerce concentrent 70% des ventes en e-commerce. Et nous nous dirigeons certainement vers le même genre de scénario en ce qui concerne l’intelligence artificielle.
L’internet était un réseau ouvert où tout le monde pouvait participer à un réseau dont une très grande partie de l’accès est contrôlé par des entreprises. Ces nouveaux intermédiaires peuvent désormais choisir ce que vous voyez et ce qui peut être vu.
Et donc, les créateurs, au sens large, doivent maintenant avoir l’approbation de ses nouveaux gardiens s’ils veulent réussir et, à part Youtube, Ils ont tous un “take rate1” qui frôle les 99% ce qui n’est clairement pas normal.
Qu’est ce que la blockchain a de différent ? Une définition intéressante de la blockchain est qu’il s’agit là d’une nouvelle classe d’ordinateur : il s’agit de quelque chose qui stocke de l’information et exécute des instructions mais ici, c’est le logiciel qui gouverne le fonctionnement de machines. Ce nouveau type d’ordinateur a une particularité : les règles qui y sont codées sont inviolables et s’exécuteront quoi qu’il arrive.
Avec les blockchains, n’importe qui peut désormais créer des réseaux avec de nouvelles règles, qui peuvent correspondre aux objectifs de ceux qui y participent. C’est certainement la meilleure façon de combattre la consolidation actuelle.
Réseaux & protocoles
Les réseaux permettent à des milliards de personnes d’interagir et de coopérer - Qui contrôle les réseaux est une question centrale quand on veut savoir qui détient le pouvoir, et particulièrement sur Internet. Les réseaux sociaux qui étaient considérés comme des “jouets” sont désormais capable de changer la politique, le business et la culture d’un nombre très important de personne.
La beauté d’Internet est qu’il a été crée pour être décentralisé afin de le rendre résistant à une attaque nucléaire par exemple. De fait, les protocoles qui ont émergés (Comme HTTP ou SMTP) ont été de fait ouverts et ont permis à n’importe qui de créer des applications et à tout le monde de devenir un nœud du réseau. Vous pouvez créer un site et le partager et n’importe qui peut le consulter.
Il y a cependant une chose qui est différente : le nommage. C’est ce qui vous permet de trouver mon site angara.finance ou mon compte Twitter @straumat. Ceci est un élément de contrôle très important et dans le cas des réseaux sociaux, ce sont les réseaux sociaux qui possède votre nom ! Et ils peuvent donc gérer ce que vous postez, ce que les gens voient de vous ainsi que les éventuels revenus qui en découlent.
La valeur des protocoles augmente avec leur utilisation. L’email est utile car tout le monde a une adresse email. La différence entre l’email et Twitter par exemple, est que le développement des emails bénéficie en priorité à la communauté des utilisateurs au lieu d’une entreprise en particulier. Ces protocoles ont pour objectif leur utilisation, ils ne prennent pas de “take rate” ou de frais sur ce qui passe par le protocole.
L’autre point essentiel est que si vous construisez quelque chose qui utilise un protocole, vous pouvez investir sans crainte car vous contrôlez ce que vous faites. Si vous bâtissez une application qui utilise l’API Twitter ou Facebook, ils peuvent vous empêcher ou intégrer ce que vous faites à leur système.
C’est cela le problème de ses réseaux possédés par des entreprises, l’entreprise qui centralise un service a un pouvoir total qui lui permet de réécrire les règles, les engagements, les API, les autorisations à n’importe quel moment et sans même avoir à se justifier.
Blockchain
Les nouvelles technologies émergent de l’une de ses deux façons :
- “de l’intérieur vers l’extérieur” (inside out) : elle vient d’une grande entreprise qui l’a travaillé et qui a investi beaucoup pour la faire exister.
- “de l’extérieur vers l’intérieur” (outside in) : elle vient de passionnés, de développeurs open source, de petites start-ups qui en font ensuite la promotion.
La blockchain est une technologie “outside in”, sa valeur n’a été découverte et ne sera découverte que de nombreuses années après son apparition comme Linux ou le Web. Si à l’époque de sa création, vous aviez demandé aux gens ce qu’il manquait au monde, peu vous auraient dit qu’ils avaient besoin d’un système décentralisé de nœuds d’information liés entre eux par un système hyper texte.
Les blockchains sont un nouveau genre d’ordinateur. Il n’est pas “physique” comme peuvent l’être un PC, un téléphone ou un serveur. C’est un ordinateur virtuel, une abstraction existante au dessus d’ordinateurs bien réels.
Les blockchains sont importantes pour plusieurs raisons :
- Elles sont démocratiques : elles peuvent être utilisées par n’importe qui, comme Internet.
- Elles sont transparents : l’historique du code et des données sont accessibles à tous.
- Elles sont immuables : le code qui est déployé va s’exécuter peu importe ce qui peut arriver contrairement au code exécuté sur les ordinateurs des personnes et des entreprises.
Le dernier point est fondamental, on ne peut pas croire qu’une entreprise va tenir ses promesses envers ses utilisateurs/clients - La blockchain le permet.
Tokens
Les tokens représentent la “possession” de quelque chose dans le monde digital (argent, code, art, musique, vote, accès). Ils peuvent aussi représenter des choses du monde physique (Terrain, bâtiments, parts d’entreprise). Ceux-ci peuvent être acheté, vendu, stocké, transféré.
Il existe deux types de tokens :
- les tokens fongibles qui sont interchangeables comme le bitcoin.
- les tokens non fongibles qui sont uniques comme les NFT.
Les logiciels
Bill gates a imaginé que les consommateurs seraient plus intéressés au système d’exploitation et aux logiciels qu’il propose qu’au matériel. Il a très vite compris que les développeurs d’applications fabriqueraient des logiciels pour le système d’exploitation le plus utilisé, par pour les machines les plus vendues.
L’open source est arrivé et a mis une pression terrible sur les prix. Ils ont transformé en commodité tout un ensemble de logiciels, notamment sur les serveurs (OS, Base de données, serveurs web…). Pour se défendre les éditeurs se sont concentrés sur le service au lieu du logiciel, ce qui a donné naissance au SaaS.
Si l’Open source a eu un tel succès, c’est en parti grâce à la “composabilité” qui est la propriété des logiciels qui fait que de petits composants peuvent être assemblées pour faire de plus grands composants. C’est une propriété tellement importante que l’immense majorité des logiciels utilisent d’autres composants logiciels.
Mais il y a une limite, le code réside en du code statique stocké dans des dépôts comme Github contrairement aux services en ligne SaaS dans lesquels le code est exécuté. Pourquoi ? Parce qu’exécuter le code a un coût et ce coût ne peut être absorbé par les développeurs Open Source qui sont souvent bénévoles. Les développeurs peuvent donner de leur temps mais ils ont besoin de ressources financières pour héberger et faire tourner les logiciels. Il n’y a pas de modèle économique pour payer l’électricité, les serveurs, la bande passante…
Les blockchains permettent à du logiciel de fonctionner et les blockchains/tokens permettent au tout de financer cela. Elles peuvent devenir un vrai rival des réseaux crées par les entreprises.
Taux de commission
Les grandes entreprises d’internet comme Amazon, Google ou Airbnb ont réussi en réduisant fortement les coûts pour les utilisateurs tout en augmentant la valeur des services. Ce modèle “déflationniste” a permis à de nouveaux acteurs technologiques de remplacer des industries traditionnelles dont les structures de coûts étaient devenues inefficaces. Les blockchains prolongent cette logique en révélant et en contournant les taux de commission élevés des entreprises avec une idée derrière cela : “Transformer l’infrastructure financière en un bien public”.
Google, Amazon et les autres grandes entreprises ont été “disruptive” à leur époque quand ils avaient besoin d’attirer les utilisateurs. Désormais, leur but est d’extraire autant de revenus que possible des réseaux qu’ils contrôlent. Les participants qui permettent ces revenus en touche une fraction ridicule et doivent même parfois payer pour continuer à atteindre audience qu’ils ont réussir à attirer. C’est une opportunité.
Dans le monde de la technologie, quand une couche d’une pile technologique se banalise (devient une commodité), une autre couche devient plus profitable. Il est courant qu’une couche devienne une commodité lorsque les produits et services sont :
- Offerts gratuitement, comme l’application calculatrice sur un iPhone.
- Rendus open source, comme le système d’exploitation Linux.
- Contrôlés par une communauté, comme le protocole de courrier électronique SMTP.
Selon la théorie des ballons de Clayton Christensen, la valeur et les profits se déplacent à l’intérieur d’une pile technologique de la façon suivante :
- Lorsqu’une couche technologique devient commoditisée, la pression concurrentielle y fait baisser les marges et les profits.
- Comme dans un ballon que l’on presse à un endroit, la valeur se déplace vers une autre couche de la stack.
- Les entreprises stratégiquement performantes cherchent donc à se positionner sur les couches où la valeur se concentre, plutôt que sur celles qui deviennent des commodités.
L’exemple le plus parlant est Google : ils gagnent de l’argent avec les publicités sur le moteur de recherche mais pour accéder au moteur de recherche il existe toute une pile technologique nécessaire (ordinateur, serveurs, système d’exploitation, navigateur…). Leur stratégie a été, grâce à l’open source, de commoditiser toute la pile pour maximiser ses revenus et éviter qu’un concurrent ne lui prenne un morceau. Ils ont développé du hardware (pixel), des systèmes d’exploitation (Android), des navigateurs (Chrome)… Apple, qui contrôle parfaitement sa pile technologique et son navigateur peut se permettre de facturer 12 milliards à Google pour que son moteur de recherche soit celui par défaut. Cette stratégie “Commoditize Your Complement” a été formulée par Joel Spolsky et a pour principe : “Rends peu cher ce dont ton produit a besoin, pour rendre ton produit indispensable et plus rentable.”
Construire un réseau avec des tokens
Les réseaux n’apparaissent pas par magie, si un réseau veut concurrencer un autre réseau crée par une entreprise, il a besoin d’offrir quelque chose de plus. Les protocoles n’ont généralement pas les moyens de financer des développeurs mais les réseaux basés sur la blockchain ont cet avantage d’avoir un mécanisme intégré pour financer les contributions.
La capacité que les blockchains à distribuer des tokens leur permet de jouer au même niveau que des entreprises et donc de financer développeurs, entreprises, utilisateurs, créateurs… mais au lieu de concentrer l’argent dans les mains d’un petit groupe de personnes (actionnaires, fondateurs et quelques employés), les fonds, par défaut sont partagés de manière transparente avec tous ceux qui vont participer au succès.
L’autre avantage est sur la partie marketing. En effet, les choses sont devenues très compliquées en terme de marketing car les utilisateurs ont déjà rempli la page d’accueil de leur téléphone avec des applications et casser cette routine est très très complexe. Les tokens fournissent une façon de se passer de la publicité et d’acquérir des clients via une forme d’évangélisme en pair à pair - Avec un token, vous détenez une part du réseau, vous n’êtes pas juste un participant.
Transformer des utilisateurs en “actionnaire” peut transformer les relations - Chez Uniswap, la communauté reçoit la majorité des bénéfices et des choix de gouvernance. Les utilisateurs ne sont plus des citoyens de seconde zone qui aident au développement de Youtube, Amazon ou Facebook sans toucher de bénéfice et en étant à la merci des changements de direction.
Pour finir, quelques mots sur la spéculation
Thomas Sowell disait “Les prix sont importants non pas parce que l’argent est considéré comme primordial, mais parce que les prix constituent un moyen rapide et efficace de transmettre de l’information à travers une vaste société dans laquelle des connaissances fragmentées doivent être coordonnées”
La spéculation existe à chaque fois que quelque chose peut être vendu ou acheté - Les marchés ont toujours connu ce phénomène et le connaîtront toujours, les tokens sur la blockchain ne peuvent échapper à cette règle.
Cette spéculation ne caractérise pas seulement les nouvelles technologies, elle leur permet d’exister car la plupart des technologies ont besoin de beaucoup de ressources pour financer les infrastructures qu’elles nécessitent.
Footnotes
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Part des revenus qu’une plateforme retient sur une transaction réalisée grâce à elle. ↩